Interview Eric Legrand : Le métier de comédien

Interview Eric Legrand : Le métier de comédien

Interview Eric Legrand
Eric Legrand, Patrick Borg, Bruno Meyere (Whis), Bruno Magne (Beerus), Antoine Nouel (directeur artistique) pour Résurrection de ‘F’

Eric Legrand : le métier de comédien


DBSFrance : Eric Legrand, vous avez donc fait le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, vous êtes toujours assez actif aujourd’hui. Sur Dragon Ball Super – France, nous avons un certain nombre de jeunes qui nous demandent comment devenir comédien et en particulier ….

EL : « DOUBLEUR ! »… (rires) Mais en fait, il n’y a pas de chemin tout tracé. Il n’y a pas d’école. Il faut se méfier des prétendues écoles de doublage, ce sont des pompes à fric, qui surfent sur l’engouement d’aujourd’hui pour cette activité et pour les animés japonais. Le mec qui ne fait que cela, il n’aura pas appris à jouer la comédie, ce n’est pas vrai. Il faut d’abord apprendre à jouer la comédie et, après, essayer de faire du doublage. Mais allez sur mon site lire en particulier l’article que j’ai intitulé “Nous ne sommes pas des doubleurs“…

DBSFrance : Oui car vous prêtez votre voix, mais vous interprétez de fait le rôle en question…

EL : Oui. Il existe des comédiens qui font du doublage sans être passés par la case théâtre, mais la très grande majorité des comédiens qui font du doublage ont pris des cours de comédie, ont fait ou font encore du théâtre, savent ce qu’est “jouer sur une scène”. La première question que l’on vous posera  si vous vous présentez sur un plateau c’est : « Tu es comédien ? Tu as suivi des cours ? ». Et, si ce n’est pas le cas, la plupart des directeurs artistiques vous conseilleront d’aller suivre des cours d’art dramatique et de revenir après. On est dirigé comme si on jouait sur scène. Faire du doublage, ça va beaucoup plus loin que seulement prêter sa voix… Et les jeunes ne s’en rendent pas compte. Et il n’y a pas de filières, ça n’existe pas. Donc je n’ai pas de conseils à donner si ce n’est d’aller suivre des cours.

DBSFrance : Nous avons déjà parlé un peu de l’apport des nouvelles technologies dans le contact avec les fans notamment, les réseaux sociaux et autres. Vous disiez vous-même dans une autre interview comment ces nouvelles technologies vous avaient permis de vous rendre compte de la popularité – notamment – de séries comme Saint Seiya ou Dragon Ball. Qu’est-ce que ces technologies ont changé à votre métier par rapport à vos débuts ? Vous parliez par exemple du temps de doublage…

EL : Oui, on a moins le temps. La vidéo d’abord puis l’informatique ensuite ont diminué le temps d’enregistrement de manière impressionnante. Avant c’était de la pellicule de film. C’est pour ça qu’on ne parle toujours pas de scènes, mais de boucles.  C’est une survivance de la façon dont les choses se passaient avant. La pellicule était coupée et collée en boucles réelles qui  tournaient sans s’arrêter jusqu’à ce que l’on ait fini l’enregistrement de la boucle. Il y avait quelqu’un dans la cabine de projection qui chargeait et déchargeait les boucles. Avec ce système on voyait la scène 5, 6, 10 fois, puisqu’elle tournait en permanence sans s’arrêter jusqu’à ce qu’on la retire du projecteur. Il suffisait par exemple qu’un partenaire veuille aller aux toilettes pour qu’on puisse pendant ce temps revoir un très très grand nombre de fois ce qu’on avait à faire. Quand la vidéo est arrivée, tout à coup les choses ont radicalement changé. Si on se plantait, l’ingé son arrêtait la vidéo, revenait en arrière et on repartait. On ne repassait plus systématiquement par la suite et la fin de la scène à chaque fois, comme c’était le cas avant. Et ça a continué avec l’informatique. Ce qui fait que la plupart du temps on ne voit plus qu’une ou deux fois la scène en entier avant d’enregistrer et c’est tout. Alors ça a des avantages. Pour faire les plans de travail notamment, qui  sont plus faciles à faire. Avant on devait tenir compte du temps de changement des boucles. Ou, quand la vidéo est arrivée, de l’endroit où se situaient les scènes d’un même comédien dans un film (sur une seule  ou sur plusieurs cassettes, au début ou à la fin de la ou des cassettes qu’il fallait dérouler matériellement, et qu’il fallait changer). Maintenant on va instantanément d’un endroit à l’autre d’un film. On peut donc grouper les scènes des comédiens comme on veut.  Et on peut ainsi très facilement enregistrer séparément les gens. Surtout qu’on peut avoir autant de pistes sonores qu’on veut, ce qui n’était pas le cas avant, lorsque le son était enregistré sur une bande magnétique matérielle. Lorsque j’ai commencé on n’avait que deux voire trois pistes sonores disponibles et c’était tout. Ce qui était une contrainte supplémentaire. Il fallait que l’on enregistre ensemble. Maintenant ce n’est plus le cas. C’est un avantage certain pour le plan de travail mais, d’un autre côté, comme on PEUT aller plus vite, les budgets se réduisent et il FAUT aller vite ! C’est pour ça que ça devient plus difficile, on ne peut plus se permettre de prendre sur des rôles importants des gens qui n’ont pas l’habitude. Il faut des comédiens qui peuvent assurer, qui ne feront pas perdre le temps qu’on n’a pas ! Donc c’est pour ça aussi que l’on entend souvent les mêmes voix car le choix n’est pas énorme non plus. Pour faire les rôles importants le casting est vite vu…

DBSFrance : Vous disiez dans une vidéo, qu’à l’époque de Dragon Ball Z Kai vous faisiez 5 épisodes par jour…

EL : Oui. Et, aujourd’hui, avec l’informatique, cela n’a plus rien à voir. Comme je l’ai dit, on peut maintenant grouper les scènes très facilement. Alors, si je n’ai pas pensé à demander (et je n’y pense jamais, ou rarement),  je suis bien incapable de dire à la fin de la journée sur combien d’épisodes j’ai travaillé. Avant on savait, on était tous ensemble, on faisait 5 épisodes par jour. Ça peut paraître énorme mais c’était relativement confortable, en fait. Et puis si je n’avais que peu de lignes sur un épisode, je pouvais me reposer pendant que les autres travaillaient. J’attendais. Je m’emmerdais peut-être mais je ne me fatiguais pas.  Aujourd’hui on est quasiment sûr d’être actif du début à la fin de la journée (je parle là de DBZ). Ça a ses avantages et ses inconvénients, dont celui d’être infiniment plus fatigant pour la voix !

DBSFrance : Aujourd’hui il y a de plus en plus de comédiens et d’apprentis comédiens sur les nouveaux canaux de communication comme youtube ou dailymotion, est-ce que quelqu’un vous touche particulièrement ?

EL : Certains m’écrivent et me demandent mon opinion mais… je ne la donne pas. Elle n’a pas d’intérêt ! Ce n’est pas à moi de leur donner une évaluation…  Ce n’est pas mon opinion qui compte mais celle des internautes qui regardent ça, non ?

DBSFrance : Et du coup est-ce un projet pour vous, avec toutes les voix que vous avez pu interpréter, d’ouvrir une chaîne sur ces plateformes par exemple ?

EL : Non, ce n’est pas du tout mon truc… On me demande parfois de participer. Mais c’est mon métier, ce n’est pas un amusement ! Quand je rentre chez moi j’oublie. Je ne méprise pas ces gens, hein ! Ils font ce qu’ils veulent, mais quand je suis chez moi, je ne pense pas à DBZ. Et si j’ai du temps libre, ce n’est pas à faire du doublage que je vais l’utiliser. Surtout pas du doublage. J’en mange depuis près de 40 ans. Donc en dehors du boulot, j’oublie ! (rires)

DBSFrance : Nous avons pu vous voir notamment (avec Brigitte Lecordier) sur le tournage de la série NOOB qui connait un jolie succès, comment cela s’est passé ? qu’est-ce qui vous a décidé ?

Interview Eric Legrand
Eric Legrand & Brigitte Lecordier chez les Noob !

EL : Je les ai rencontrés en convention. Ils sont tous adorables, et j’ai tout de suite eu un excellent contact. Quand ils ont commencé à m’en parler, j’ai d’abord refusé. Ce sont deux mondes différents, je trouvais qu’il ne fallait pas les mélanger. Les gens vont encore croire que je me la pète… Mais non. Moi je joue comme quelqu’un dont c’est le métier, eux ce n’est pas leur métier, ils ont donc une façon différente de faire. Et c’est d’ailleurs sans doute aussi ce qui fait leur succès et leur force. Au départ je leur ai donc dit que je trouvais que ce n’était pas une bonne idée de mélanger deux approches différentes. Et Fabien (Fabien Fournier créateur de NOOB) a très bien compris mon point de vue, je crois… Mais il est quand même revenu à la charge et… bon, je me suis laissé tenter.

DBSFrance : C’est Brigitte (Lecordier) qui vous a poussé ?

EL : Je ne sais plus, peut-être… Je me suis dit “Après tout, ne faisons pas la fine bouche”. Alors je me suis lancé dans l’expérience. Ce qui m’amusait c’était cette nouveauté, cet inconnu, c’était d’essayer quelque chose d’autre. Et puis de faire des choses avec des gens que j’aimais bien. C’était peut-être même la raison essentielle, du reste. Et je me suis beaucoup amusé ! Je suis prêt à recommencer.

DBSFrance : Et pour SaturdayMan (Page Facebook de SaturdayMan) ?

EL : Alors pour Saturday Man c’est un peu différent. Au départ ça n’a pas été une question de contact humain, comme pour les NOOB, c’est le produit lui-même qui m’a parlé. Non pas que ce soit mon univers, mais parce que j’ai vu quelque chose de bluffant dans la réalisation. Sam (Samuel  Buisseret, le papa du projet) m’a montré son film, qui était encore en chantier mais qui était déjà exceptionnel de qualité. Un truc fait avec trois sous mais avec tellement de soin, qu’on avait l’impression qu’il avait eu un budget énorme.  J’ai donc dit oui dès que j’ai réalisé que j’avais à faire à un mec capable de faire un tel boulot. Et j’ai eu raison. Ensuite j’ai appris par la suite à le connaître et je le considère à présent presque comme quelqu’un de ma famille. J’aime ce garçon et sa compagne, Emilie. J’ai un infini respect pour leur trajet, et j’ai envie que ça fonctionne. Je ferai pour les aider tout ce qu’ils me demanderont. Maintenant c’est une histoire d’amitié.

DBSFrance : Nous avons pu voir, sur votre Facebook toujours, que vous avez rencontré votre homologue japonais Toru Furuya. Avez-vous pu échanger quelques mots avec lui, ou quelques retours d’expériences ?

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Interview Eric Legrand : Avec Toru Furuya

EL : Alors pour rendre à César ce qui est à César, c’est plutôt moi son homologue ! Lui est le comédien « original ». Et, non, nous n’avons pas pu beaucoup échanger, car il ne parle pas un mot d’anglais. Cela s’est fait par interprète interposé. Mais de façon très sympathique. On s’est envoyé des gentillesses. Je lui ai dit des choses aimables que je pensais (je dis rarement des choses que je ne pense pas) et il m’en a dit dont je crois qu’il les pensait aussi. Ça a été assez rigolo à faire ensemble, un moment extrêmement sympathique. Il a même fait ce que les Japonais ne font pas, je crois, il m’a pris dans ses bras. J’ai l’impression… comment dire…  qu’il est très conscient de la star qu’il est, contrairement à moi qui n’en suis pas une et qui ne me prends pas pour quoi que ce soit (malgré ce que l’on peut lire parfois), mais il a été très amical, très simple au fond avec moi et c’est un bon souvenir. La voix japonaise et la voix française (rires). En plus il a été stupéfait d’apprendre qu’on pouvait enregistrer jusqu’à 8 épisodes par jour. On n’a pas du tout les mêmes façons de travailler. Et puis chez eux ces animés ont une importance phénoménale. Chez nous, les gens ne se rendent pas compte, mais au départ ce n’était rien, ça débarquait de l’autre bout du monde, personne ne savait ce que c’était, les gens s’en foutaient. Mais pas nous dans notre travail, hein ! Qu’on n’aille pas encore une fois interpréter les choses, me faire dire ce que je n’ai pas dit et en déduire qu’on faisait ça n’importe comment parce qu’on méprisait le produit !

 

Interview réalisée par Matthanor pour DragonBallSuper-France.fr // FB/DBSFranceV2/

La première partie de l’interview se trouve ici : Eric Legrand : Son Parcours

La troisième partie se trouve ici : Eric Legrand : Dragon Ball

Matthanor

Matthanor
Fan depuis toujours de Dragon Ball, j'ai grandi avec le Club Dorothée et avec tous les anime de légende, diffusés pour la première fois en France à ce moment-là. Je suis fan de l'intelligence que Toriyama met dans ses œuvres et notamment j'adore découvrir de nouvelles illustrations et vous traduire tout un tas d'interviews le concernant. Fait rare : j'aime bien Dragon Ball GT !

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